Laïcité : l’impossible neutralité et la balkanisation de la France

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TRIBUNE LIBRE DE SAINT HIERON

 

Qu’est-ce que la laïcité[1] ?  En consultant le site officiel du Gouvernement, nous relevons que celle-ci est définie comme étant le principe qui :

– 1° « garantit la liberté de conscience », d’où « découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l’ordre public », ce qui impliquerait :

–  2° la séparation de l’Etat d’avec les organisations religieuses ;

– 3° la neutralité de l’Etat et des services publics, par laquelle La République laïque impose ainsi l’égalité des citoyens face à l’administration[2].

Faisons quelques remarques sur chacun des termes de ce triptyque.

 

1° La liberté de conscience et l’égalité des options spirituelles :

Parmi les différents sens philosophiques du mot « liberté », nous pouvons identifier deux significations principales, distinctes bien que liées :

Soit nous parlons de la liberté radicale qui nous est donnée avec l’existence, ce que l’on appelle le libre-arbitre, que nient les philosophes partisans du déterminisme (Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche…).

Soit l’on veut signifier la liberté pleine et entière qui s’acquière par la connaissance ou par la pratique d’une philosophie que l’on estime être réellement libératrice (y compris donc certaines philosophies déterministes qui nient le libre arbitre), ce qu’en philosophie on qualifie de de « liberté morale ».

Que signifie « liberté » et « liberté de conscience » d’un individu dans les textes officiels ou dans les discours républicains à propos de la laïcité ?

Dans les textes, on ne sait pas très bien ce que désigne la notion de « liberté » – et a fortiori la notion de « liberté de conscience » – puisque, par principe, les défenseurs de la laïcité avancent l’idée qu’elle « n’est pas une conviction parmi d’autres mais le principe qui les permet ».

Dans ces conditions on ne sait pas au juste ce qu’est la conscience et la liberté de conscience et pas plus l’égalité des cultes, dans l’idée laïque. C’est à la fois un point de départ indéfini, qui sert de condition, et un point d’arrivée, un but, lui aussi indéfini.

Cependant, la République ne peut suivre complètement sa règle et tolérer toutes les convictions, car certaines croyances ou certaines manifestations des croyances pourraient mettre en cause l’ordre public, tandis que d’autres sont directement hostiles à la laïcité. Dans le cadre d’un régime laïque, pour justifier ses limitations, on se référera à l’ordre public et, pour justifier cet ordre, aux « droits de l’homme », lesquels comprennent la liberté de conscience, ce qui est circulaire, autoréférentiel….

 

Un tel régime est-il viable ?

Pas très longtemps, car les individus sont laissés à eux-mêmes et placés devant la redoutable charge et responsabilité de devoir : chercher, découvrir et gagner la liberté morale que seules quelques individualités d’exception sont capables d’atteindre indépendamment de l’école et des institutions.

La société des consciences libres sera, par la pente naturelle de l’être humain qui suit d’abord ses intérêts personnels, une société dont la morale est celle des égoïsmes juxtaposés ou de communautés religieuses ou philosophiques juxtaposées, qui cohabitent sans se rencontrer.

La république laïque, quand elle n’est pas autoritaire pour imposer sa morale couve inévitablement ces deux fléaux qui en général s’entretiennent :

 

  • L’indifférentisme et le relativisme qui détruise l’éducation et produisent à terme le nihilisme, celui que nous constatons aujourd’hui et qui est le fruit actuel d’une éducation d’inspiration rousseauiste qui a prétendu que l’enfant se dirige spontanément vers le bien ;
  • Le communautarisme qui est le réflexe de défense de ceux qui veulent affirmer leurs convictions particulières ou des communautés religieuses qui entendent rester fidèles à leur idée de la liberté, ne pouvant accepter de se renier pour la religion laïque qui ne dit pas son nom.

 

Comme l’a écrit Béatrice Decossas : « Les Etats laïcs veulent honorer le besoin religieux et reconnaître tous les cultes, sous l’humanisme libéral, la philosophie des droits de l’homme, anthropocratie pire que toutes les théocraties païennes. Dans cette politique de compromis, se trouve l’instrument le plus formidable de l’asservissement des consciences. »[3].

Cependant, nous avons raisonné comme si l’Etat était « Candide » et croyait réellement à ce qu’il déclare : que la liberté de conscience existe par génération spontanée ; que l’Etat est réellement séparé des religions et capable de neutralité. Qu’en est-il en fait ?

 

2° La séparation de l’Etat :

Ce que nous venons de dire c’est que toute conscience est toujours formée ou déformée par une certaine culture ou philosophie, plus ou moins consistante, et qu’à défaut de la vraie religion, il n’y a que la religion du libre-arbitre ou du caprice, portail du nihilisme ou du communautarisme, comme cela se réalise sous nos yeux et que de bons auteurs avait prédit depuis longtemps.

Pour le dire d’un trait, si l’homme n’a pas la vraie religion, il aura la religion du foot, du fric ou du loto, ou tout autre qu’il se fabriquera. A moins qu’il ne suive celle qui pèse le plus lourd dans l’Etat.

Est-il donc possible qu’un Etat puisse être séparé d’une forme de religion ou de philosophie ?

Non, et ce sera la religion la plus organisée ou la plus influente en fonction de l’état moral des consciences à un moment donné qui aura le dessus.

 Historiquement, en Europe, l’Eglise catholique a pu croître et gagné en influence, puis exercé son autorité morale en s’appuyant sur l’Etat, mais ouvertement et sans jamais prétendre qu’elle était neutre, puisqu’elle déclarait obéir à celui qui a dit : « Je suis, le Chemin, la Vérité et la Vie. »

Avec, l’émergence et le développement de l’esprit d’émancipation et les illusions d’un bonheur purement terrestre, ont pu se développer d’autres philosophies et d’autres religions qui ont tâché d’acquérir la puissance de l’Eglise catholique et de la remplacer dans son rôle auprès de l’Etat. Sans entrer dans l’histoire de la formation du nouveau culte, on peut affirmer que la religion qui l’a emporté et pris le dessus est la religion maçonnique.

[1] « Le mot de « laïcité » serait né dans l’effervescence révolutionnaire sous la plume de Condorcet, qui en définit les conditions dans ses « Mémoires sur l’instruction publique », publiées en 1791 : « La puissance publique ne doit accréditer aucune croyance et n’en persécuter aucune. Aucun de ses représentants ne doit afficher une croyance. Le pouvoir civil ne doit faire jurer personne sur un texte sacré. » », cf. Edouard Valdman, La laïcité, ça suffit !, Ed. Fons.

C’est sur le rapport du protestant Boissy d’Anglas que la loi du 3 ventôse an III (21 février 1795) proclame officiellement la séparation des Églises et de l’État, et la liberté des cultes sans appui de l’Etat. In Y. de Lassus, Connaissance élémentaire de la laïcité, AFS.

[2]  https://www.gouvernement.fr/qu-est-ce-que-la-laicite.

[3]  B. Decossas, « Saint Thomas avait-il pensé la laïcité ? », Christianisme et laïcité, Ed. Certitudes, 2000. p. 54.

 

D’où la justesse de ce mot d’Alain Soral : « La laïcité c’est la religion dont le clergé est la franc-maçonnerie »[1], ce qu’elle ne semble pas désavouer aujourd’hui (voir l’affiche).

L’Etat n’est en fait jamais réellement séparé d’une certaine “Eglise” et d’une forme de religion, et ce sont les adeptes les plus fervents de la laïcité qui nous l’enseignent eux-mêmes (ci-après).

 

3° La neutralité :

Les textes officiels déclarent et affirment que la laïcité « n’est pas une conviction mais le principe qui les autorise toutes »[2], ce qui implique la séparation de l’Etat, séparation de laquelle découlerait la neutralité. Cette neutralité laïque est-elle seulement possible ?

S’il l’Etat n’avait à décider que du sens de la circulation sur les routes (à droite comme sur le Continent ou à gauche comme en Grande Bretagne), ou du droit de manger avec des fourchettes plutôt qu’avec des baguettes, à la rigueur, nous dirions qu’il peut être neutre, et encore…, quand bien même cela produirait le chaos pour le reste.

Mais si tel n’est pas le cas, s’il revient à l’Etat de légiférer sur des questions aussi brûlantes que celles de savoir qui a le droit de venir sur son sol, qui a le droit de nationalité, le droit de percevoir des allocations familiales, le droit de naître ou de mourir, etc., qui osera prétendre que ce ne sont pas là des matières « à conviction » et que l’Etat peut être neutre ?

La réponse de l’Etat laïque est d’esquiver le problème par un mot d’allure juridique et savant : il serait par principe « incompétent » pour décider des affaires de croyance et de religion ?

Or, les publicistes définissent l’Etat comme l’institution qui a « la compétence de sa compétence », expression qui signifie qu’il est souverain et décide de ce qu’il veut décider.

Il faut donc supposer qu’en cette matière l’Etat à « la compétence de son incompétence », ce qui est une autre manière de dire ce qui lui convient et d’imposer son double langage.

[1] Pour ceux qui se figureraient encore que le peuple s’est soulevé sur le geste d’un tribun exhortant à la justice contre une monarchie dépravée, on se contentera de citer l’initié Papus, le docteur Encausse disant : «Il a fallu quarante-deux ans pour préparer le cri de Camille Desmoulins. Pour se rendre à la Bastille, il a fallu faire entrer dans l’Ordre maçonnique tous les officiers qui devaient être de garde à Versailles ce jour-là ; il a fallu s’assurer de la complicité secrète ou voulue des plus hauts serviteurs du roi ; il a fallu pouvoir armer le peuple de Paris, et, pour cela, ces canons qui ont servi à la prise de la Bastille ont été transportés aux Invalides quinze jours auparavant par des hommes dévoués à la Cause ; enfin, il a fallu fomenter une révolte et lancer les Parisiens à l’assaut de la forteresse d’Etat. », in J. Ploncard d’Assac, Le secret des Francs-maçons, éd. de Chiré.

[2] https://www.gouvernement.fr/qu-est-ce-que-la-laicite.

 

En effet, la laïcité se présente comme une conviction qui n’est pas une conviction, une philosophie qui n’en est pas une, en tant que principe qui les embrasserait toutes, un peu comme une étiquette qui ne serait pas dans l’accolade, mais qui s’y trouve quand même :

Laïcité = {conviction A, conviction B, conviction C…, Laïcité, … conviction Z}

Un peu aussi comme dans le bien connu paradoxe du menteur (« un crétois dit : « tous les Crétois sont des menteurs » : s’il dit vrai alors il ment et s’il ment il dit vrai) ; ou encore la proposition « je mens », une négation de ce que l’on est en train d’affirmer, bref un serpent qui se mord la queue (Ouroboros) !

On ne croit pas si bien dire, et ici la logique ne nous trompe pas, c’est effectivement le principe qui est à la base d’une certaine gnose symbolisée par Ouroboros qui est à l’origine de la pensée libérale moderne et de l’ésotérisme Franc-maçon qui nie la validité du principe de non-contradiction pour affirmer la coexistence des contradictoires.

L’Etat est donc bien aise et parfaitement “logique” dans son illogisme et il est naturel de retrouver cette double vérité au cœur de la notion de laïcité : une vérité pour l’initié et une vérité pour le dupe …, pardon !, pour le profane.

 Dans le discours officiel, la laïcité ne se présente pas généralement comme une croyance, cependant dans les officines ou quand elle s’adresse à ses ouailles, ou encore lorsqu’elle est en colère, la conviction laïque est un peu plus franche. Après la preuve logique, la preuve par les mots :

  1. Ferry confiait à Jean Jaurès : « mon but est d’organiser l’humanité sans Dieu ».

Jean Jaurès qui travailla ardemment à la laïcité disait de son côté : « Seul le néant est neutre ».

 Jules Ferry au Sénat du 31 mai 1883 déclara : « Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ».

(Avouons que c’était bien vu et digne d’une casuistique jésuitique, conforme à la double vérité).

 

Il disait aussi : « Il y a deux choses dans lesquelles l’État enseignant et surveillant ne peut pas être indifférent : c’est la morale et la politique… ».

Léon Blum de son côté montre que la laïcité du dedans n’est pas celle du dehors : « Nous aussi nous prétendons à la domination spirituelle nous essayons de créer quelque chose qui ressemble à une foi, une foi qui repose sur la justice humaine et non plus sur la révélation divine. »

Et le parlementaire Viviani était quant à lui fort clair à propos de l’école et de sa neutralité religieuse : « Il faut en finir avec la neutralité scolaire…, nous n’avons jamais eu d’autres desseins que de faire une université antireligieuse et antireligieuse d’une façon active, militariste, belliqueuse. »

Ce vieux programme n’a jamais cessé d’être poursuivi dans les Institutions républicaines et dans « l’église maçonne » qui dirige actuellement l’Etat.

Monsieur V. Peillon, professeur de philosophie cohérent, et qui fut Ministre de l’éducation, et pour qui la laïcité n’a jamais été neutre mais conquérante, s’est proposé de le réactiver plus ouvertement : « La laïcité française, son ancrage premier dans l’école, est l’effet d’un mouvement entamé en 1789, celui de la recherche permanente, incessante, obstinée de la religion qui pourra réaliser la Révolution comme promesse politique, morale, sociale, spirituelle. Il faut pour cela une religion universelle : ce sera la laïcité. Il lui faut aussi son temple ou son église : ce sera l’école. Enfin, il lui faut son nouveau clergé : ce seront les hussards noirs de la république ». (…)

 « Toute l’opération consiste bien, avec la foi laïque, à changer la nature même de la religion, de Dieu, du Christ, et à terrasser définitivement l’Eglise ». (…)

« Il faut donc à la fois déraciner l’empreinte catholique qui ne s’accommode pas de la République et trouver, en dehors des formes religieuses traditionnelles, une religion de substitution qui arrive à inscrire jusque dans les mœurs, les cœurs, la chair, les valeurs et l’esprit républicain sans lesquels les institutions républicaines sont des corps sans âme qui se préparent tous les dévoiements » [1].

En voilà de la « neutralité », et de la « sacrée » !

Le catholique n’a donc pas de raison d’être neutre, lui qui n’a jamais professé cette galéjade, et pratiqué cette escroquerie.

Et pourtant, la monarchie chrétienne fut réellement tolérante au sens propre du mot, c’est-à-dire qu’elle s’efforçait d’éviter un Etat-Babel, faisant en sorte que les minorités religieuses restent des minorités. A ce titre elle leur reconnaissait le droit de croyance[2], pas le droit d’invasion et de changer la Nation en changeant sa religion.

C’est un principe de morale publique pour éviter l’éclatement de la société, chose que la laïcité est incapable de réaliser, malgré les dires et les croyances de V. Peillon, car un dieu mortel (l’humanité laïque qui s’auto-glorifie) reste un dieu mortel.

Il ne faut donc pas dire que le christianisme a inventé la laïcité, comme le professent les Clercs d’aujourd’hui pour s’épargner les constats précédents, les fatigues ou les persécutions qu’ils induisent ; ou encore comme le font certains auteurs qui veulent dissocier la laïcité et laïcisme pour s’efforcer d’impliquer les chrétiens en politique par ce moyen. Ceux-ci le peuvent très bien en refusant le boniment.

[1] Ces passages figurent dans Une religion pour la République, édition du Seuil, 2010.

[2] « D’aucune manière il ne faut pousser les infidèles, comme les gentils et les juifs, vers la foi pour qu’ils croient, car croire relève de la volonté », écrivait saint Thomas., Somme théologique, q. 10, a.8. Saint Augustin (IVe siècle) avait déjà dit qu’on ne peut croire contre son gré.

 

 

 

 

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